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Bonnes feuilles
Bonnes feuilles
Jean-Pierre SOISSON
Extrait de
Paul Bert,
l'idéal républicain
(Editions de Bourgogne, 2008)
Chapitre premier
Une jeunesse auxerroise
C’est au cœur même d’Auxerre, dans la rue qui porte aujourd’hui son nom, que Paul Bert est né le 19 octobre 1833. Du côté de son père, ses ancêtres étaient originaires de la Puisaye nivernaise ; du côté de sa mère, des Alpes du sud. La Bourgogne et la Provence mêlées.
Il eut une enfance bourgeoise, dans une belle maison entourée d’un grand jardin. Une enfance préservée, celle d’un jeune homme de bonne famille, dont le père, notable de province, dirigeait les services de la préfecture. La mère chantait, aimait recevoir, rayonnait. Elle était le soleil de la maison. Sa mort prématurée, alors que Paul n’a pas quinze ans, restera la grande fracture de son adolescence.
C’est d’elle, Henriette Massy, que venait l’aisance familiale. Son arrière grand-père maternel, Simon Boyer, était originaire des Alpes de Haute-Provence, alors appelées Basses Alpes. Il pratiquait le commerce des bois et s’était installé à Auxerre à la fin de l’Ancien Régime : la vente des bois du Morvan constituait l’une des principales richesses du port d’Auxerre.
Simon Boyer habitait d’ailleurs non loin du quai de la Marine, une belle maison place Courtet – aujourd’hui place du Coche d’eau. Il avait épousé la petite-fille du directeur des coches. Sa fille, Alexandrine Simon, était une femme cultivée, qui aimait dessiner et peindre. Elle épousa un percepteur, Henry Massy, lui-même d’origine écossaise : leur fille Henriette fut la mère de Paul Bert.
A la Révolution, fortune faite ou se faisant, Simon Boyer acheta un lot de biens nationaux qui comprenait l’ancien couvent des dominicains de la ville, où il s’installa et où ses enfants vécurent après lui.
Le père de Paul Bert, Joseph, était avoué. En 1850, il fut nommé conseiller de préfecture et dirigea, sous le Second Empire, les services de la préfecture de l’Yonne. Autoritaire, on disait de lui à Auxerre qu’il était plus préfet que le préfet. Il détestait l’Ancien Régime, les nobles et les prêtres, admirait Napoléon Ier et servit Napoléon III sans aucun état d’âme. Après le coup d’Etat du 2 décembre 1851, il conduisit la répression et Max Quantin nota dans son journal que le préfet, Rodolphe d’Ornano, le « suivit en tout ».
Joseph Bert était un homme d’une force physique peu commune, qu’il tenait de son père, marchand de bestiaux à Bouhy ; on prétend qu’il a un jour jeté à terre un lutteur de foire, coupable d’avoir giflé un enfant. Il n’aimait pas qu’on le contredît, son fils pas plus que d’autres, et il eut souvent avec lui d’ardentes discussions. Il reprochait à Paul son hostilité envers l’Empire, son penchant pour les idées nouvelles.
Le galopin de la rue Chantepinot
L’enfance de Paul Bert se déroula dans la maison de la rue Chantepinot, l’ancien couvent des dominicains, que la ville d’Auxerre acheta en septembre 1987 et qu’elle transforma en maison des associations. Un grand parc l’entourait et la propriété ressemblait à une arche de Noé. Henriette Bert y avait installé un poulailler, un colombier, une cabane pour les perdrix, une autre pour les paons, une étable pour la chèvre. Ce fut le monde enchanté de Paul Bert, qui approcha les animaux dès ses premiers pas.
Il passait des heures dans le jardin ; plus grand, il disparaîtra dans la campagne, chassant les papillons, pêchant dans l’Yonne : sa mère n’a jamais pu le tenir. Quand il rentrait le soir, en haillons, les genoux en sang, elle le prenait sur ses genoux, baissait sa culotte et le fouettait.
Pourtant elle l’adorait, et elle fut la joie de son enfance. Quand elle mourut en février 1847, à quarante-six ans, elle laissa Paul désemparé, seul face à son père. D’autant plus que son frère aîné était décédé quelques mois auparavant. Dans la grande maison de la rue Chantepinot, ce fut soudain le silence. Le père de Paul, veuf à cinquante ans, aimait les femmes et sortait tous les soirs. C'est la tante Fortunée, la sœur cadette de sa mère, qui se chargea de la maison. Elle-même était veuve et Paul n’éprouvait pour elle aucune affection.
Il chercha de plus en plus à s’évader d’une ambiance familiale dans laquelle il n’était pas heureux. Vint alors le temps des amis, celui aussi du collège où il termina ses études comme interne. Ses amis les plus proches étaient Hippolyte Sainte-Marthe et Achille Colin. Mais la mort les enleva, jeunes tous deux, en 1855 : Sainte-Marthe fut atteint d’une fièvre typhoïde et Colin se noya dans l’Yonne - sa barque, renversée par une péniche, le retint sous l’eau.
Jeune, « Maître Paul », comme l’appelait son père, fréquenta l’école communale de la Madeleine, puis rejoignit en classe de huitième le collège Jacques Amyot, où il passa neuf ans. Il obtint son baccalauréat en 1852. Il était bon élève : chaque année, le prix d’excellence lui fut décerné. Sa mémoire était étonnante : il était capable de réciter des centaines de vers ; il retenait le nom de toutes les plantes qu’il étudiait. Mais sa santé était fragile : Paul souffrait de maux de tête, de rhumes prolongés, de maux de gorge ; il était sujet à des étourdissements. Il craignait la tuberculose, qui avait emporté son frère.
S’il travaillait beaucoup, et avec une grande facilité, il aimait chahuter. Un jour, au collège, il vola du sel dans la cuisine et le lança sur les lampes allumées des couloirs, dont les verres volèrent en éclats. Le principal le prit sur le fait : « Celui qui jette du sel dans les verres de lampe jettera de l’arsenic dans la soupe de son père ! »
Une bande de galopins, le soir, parcourait les rues d’Auxerre. Une fois, ils décrochèrent le bicorne de gendarme qui était l’enseigne d’un chapelier de la ville et en coiffèrent la statue du baron Fourier, qui se trouvait alors sur la place du Palais de Justice. On les surprit, ils s’enfuirent, mais le concierge du palais signala que l’un d’entre eux portait une culotte à carreaux blancs et bleus : elle appartenait à Paul – qui reçut le fouet.
Au XIXe siècle, chaque débit de tabacs gardait à demeure, planté devant sa vitrine, un grand turc bariolé en bois ou en zinc, qui fumait le narguilé. Nos galopins enlevèrent une nuit tous les Ottomans de la cité et les regroupèrent autour de la fontaine centrale de la ville – qui a rejoint depuis lors la place Saint-Nicolas.
Qu’il est plaisant, ce Paul Bert chahuteur, courant les rues de notre ville, faisant les mille coups ! Et comme on aime ce côté farceur, cette libre fantaisie, ces bouffonneries qui resteront le contrepoint obligé de toute vie de travail !