Club des Ecrivains de Bourgogne


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D. Cornaille

Bonnes feuilles

Bonnes feuilles


Didier CORNAILLE


Extrait de

Le vent des libertés
soulevait la terre

(Anne Carrière, 2008)


Chapitre 1


(...)

Tout solide et rompu aux exercices physiques qu’il fût, la perspective de passer la nuit dans la seule compagnie d’un âne au milieu de ce désert dégoulinant d’eau ne le réjouissait évidement pas. Que faire d’autre, pourtant, au point où il en était, que de persévérer ? Ce chemin finirait bien par aboutir. Alternant le voisinage de ravins peu engageants et de la rivière qu’il côtoyait parfois de si près qu’il fallait patauger d’une fondrière à l’autre, rien, à vrai dire, ne le différenciait de tous ceux auxquels Edme, s’en remettant souvent au hasard, l’avait préféré. Seuls sa persistance à ne pas s’éloigner du cours de ce torrent et, peut-être, un semblant d’usage plus fréquent avaient guidé le choix du jeune prêtre.
Faits dans l’insouciance du jour, maintenant que s’annonçait la nuit, il devenait impérieux que ceux-ci confirment leur pertinence. Sans beaucoup d’illusions, Edme s’usait les yeux à tenter de discerner devant lui, dans la direction où semblait conduire ce chemin, dans le fouillis du taillis estompé de brume, la ligne droite, la forme géométrique qui aurait trahi l’angle du mur d’une grange, la pente d’un toit. Rien de ce genre, ne se révélait et il lui fallut presque l’atteindre pour qu’il réalise enfin qu’un homme, du haut d’une butte, l’observait.
Edme n’était pas facilement impressionnable. La surprise aidant, la vision qui s’imposa ainsi à lui ne l’en cloua pas moins sur place. Pour un peu, il se serait laissé aller à reculer. Debout à l’extrême bord du talus, le fusil à l’épaule, sur la veste épaisse en velours côtelé, le regard perdu dans l’ombre d’un chapeau noir au bord si large qu’il retombait, sous l’effet de la pluie, en ondoiements souples tout autour du visage, la silhouette, dans cette grisaille et ainsi plantée, avait quelque chose de quasi-monstrueux. C’était certainement moins la carrure, bien qu’elle fut généreuse, qui impressionnait que ce visage qu’on devinait épais, comme taillé à la serpe et qu’il fallait imaginer, dans l’ombre du chapeau.
— Le bonsoir, tenta Edme.
Rien, pas même le plus imperceptible des mouvements de tête, ne put lui laisser penser qu’il avait été entendu. Il ne fallait pourtant sous aucun prétexte laisser passer l’occasion. Il devenait trop urgent de se renseigner.
— Peut-être… avança-t-il. Peut-être pourriez-vous me renseigner. Comme vous me voyez, je me rends à La Rudel. Or, le temps passe ; la nuit ne va pas tarder et j’en viens à douter. Suis-je bien sur le chemin de La Rudel ? Vous seriez bien aimable de me sortir du doute.
Par un curieux effet qui ne pouvait trouver d’origine que dans son esprit, il lui avait semblé que l’énorme silhouette toujours dressée sur son talus, prenait du volume à chacune de ses paroles. Le fusil qui dominait le tout et qu’une main tenait à la bretelle, prenait des proportions totalement incongrues. L’homme pourtant restait obstinément silencieux.
— Je vois, reprit Edme. Je me suis trompé, c’est bien ça ? Dans ce cas, pourriez-vous m’indiquer le bon chemin ?
A brouter l’herbe du bas-côté, en attendant qu’on repartît, l’âne peuplait seul l’immensité du silence. « L’homme est sourd, ou muet, ou les deux à la fois, pensa Edme. C’est bien ma chance. » Il ébauchait un mouvement vers lui, escomptant que leur proximité l’aiderait à se faire comprendre, lorsque la sombre silhouette se pencha, faisant jaillir de l’ombre du chapeau un regard de braise qui cloua sur place le jeune homme.
— Croa ! Croa ! émit une voix de stentor.
Puis l’homme vira sur ses talons. Le canon du fusil lança quelques vagues reflets captés on ne sait où, et le tout parut, en quelques instants, être effacé par l’obscurité du taillis.
Malgré le froid qui le gagnait, Edme, resta quelques instants encore figé, les pieds dans l’ornière.
— Si j’en crois ce que m’a dit l’évêque, dit-il à l’âne qui attendait patiemment qu’on reparte, on doit être sur le chemin de La Rudel !



Mis à jour au 29 août 2010

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