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Bonnes feuilles
Bonnes feuilles
Bernard LECOMTE
Extrait de
"Paris n'est pas la France"
(JC Lattès, 2005)
(...)
Vingt années de journalisme parisien ne préparent pas aux réalités de la vie. Avoir fréquenté assidûment la quasi totalité des aéroports européens et des restaurants du VIIIème arrondissement, avoir signé quelques milliers d’éditoriaux définitifs et de reportages inoubliables ne sert à rien lorsqu’un beau matin d’avril, enthousiaste et inconscient, vous vous retrouvez en haut d’une échelle de 8 mètres, cisaille en main, près à tailler une envahissante haie de cyprès, et que votre voisin, surgi de la ferme d’à côté, vous interpelle :
- Hé ! Ho ! Il paraît que vous êtes journaliste ?
Mon voisin s’appelle Dédé. Il est paysan. Il a 65 ans. Ses bottes et son large chapeau ont visiblement le même âge. Il n’est monté à Paris que deux fois dans sa chienne de vie. Une fois, à l’âge de 18 ans, pour aller pacifier l’Algérie ; une autre pour conduire à l’hôpital son fils qui s’était arraché la main en triturant des explosifs. Et il ne voit vraiment pas, Dédé, pourquoi il abandonnerait ses cinq cents moutons le temps d’un troisième voyage.
En équilibre instable sur mon échelle toute neuve, j’opine avec prudence, tout en me félicitant in petto de cette entrée en matière, encourageant prélude à une intégration rapide dans mon nouvel environnement social. C’est important, à la campagne, les relations de bon voisinage.
- Parce que, écoutez, voilà, je voudrais parler à la télé de l’Europe agricole, tout ça…
Je manque de tomber de mon perchoir.
- Euh… parler de quoi ?
- L’Europe, tout ça… parce que j’ai des choses à dire !
Je referme soigneusement ma cisaille et je la suspends à une branche, le sourire avenant :
- C’est que… passer à la télé, ce n’est pas si facile !
Le temps de descendre de mon échelle, Dédé était déjà reparti vers ses moutons, sans se retourner. En une minute, j’avais définitivement perdu tout crédit auprès de mon nouveau voisin : un gars qui se dit journaliste et qui n’est pas en mesure de faire venir une équipe de TF1 dans sa cour de ferme ne peut être qu’un rigolo.