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Bonnes feuilles
Anne Le Maître
Extrait de
Dijon, carnet d’artiste
(Rodez, Le Rouergue, 2008)
Une Amérique
Je ne suis pas d’ici.
Je suis de Sens la grise où l’air à l’automne a des parfums de mousse et de vieille sacristie. Je suis du Mâconnais dont les étés renferment à jamais l’éternité de mon enfance.
Longtemps, Dijon n’a représenté pour moi qu’un mélange disparate, un peu flou, de noms et de souvenirs. Les noms, d’abord : Monge, Berbisey, Arquebuse, Mirande. Rue Charrue, parvis Saint-Jean, allées du Parc… énigmatiques indicateurs d’une géographie à l’usage des aveugles, dépourvue de toute référence visuelle et en cela porteuse de poésie. Et puis quelques impressions, très réduites : la pierre froide, les parquets grinçants et la touffeur solennelle du musée des Beaux-Arts ; mon premier opéra (La Traviata) à jamais indissociable de la couleur bleu fané des velours du Grand Théâtre ; la recherche désespérée d’une terrasse rue Amiral Roussin par un après-midi de canicule à faire fondre les pierres — on avait fini par échouer avec bonheur chez un bouquiniste aujourd’hui disparu.
On nous ramenait de Dijon du pain d’épice et des anis dans des boîtes délicieusement désuètes, ainsi que de petits bonbons poisseux en forme de noisettes qui m’ont longtemps fait ambitionner une carrière d’écureuil. Ville froide, aussi, dont on aimait à souligner le caractère continental, moins adouci par les vents d’ouest que le pays sénonais où nous habitions et tout autant dépourvue des bénéfiques influences méditerranéennes du Mâconnais des étés en famille.
Plus tard il y eut la gare. Dijon devint pour moi cette ville où l’on passe sans jamais y rester. Détour calculé au plus près sur la route des vacances, course fiévreuse de quai à quai, l’épaule sciée par le sac de voyage, pour attraper une correspondance. Quelques examens, aussi, dans les vents coulis du campus de Mirande. Avec toujours, comme un phare, la silhouette multicolore de Saint-Bénigne prise dans un entrelac de fils électriques.
Il y avait, surtout, cette idée qui courait sous mon enfance comme le Suzon sous les rues de la ville : un jour, peut-être, mon père obtiendrait là-bas un poste, toute la famille quitterait Sens et irait habiter Dijon. Là-bas le soleil brillait plus fort, sans doute. La vie était plus belle, la ville plus ville et la Bourgogne incontestablement plus bourguignonne.
Ainsi Dijon était-elle pour nous cet Ailleurs, cette Amérique à laquelle on ne demande guère plus, en somme, que d’exister. Cela donnait aux fameux trajets en train une saveur supplémentaire qui faisait qu’arrivant dans les prés humides de l’Auxois, déjà j’avais l’impression déjà de pousser une porte. Un jour, qui sait…
Notre Amérique.
Et puis voilà : trente ans plus tard, loin de l’enfance aux rêves de noisette, la possibilité enfin offerte de m’en-ailleurer. De poser mes bagages entre plaine et bois, entre Ouche et Suzon, entre Saint-Bénigne et Notre-Dame. De rejoindre l’Amérique.
Depuis bientôt quatre ans que je vis à Dijon, je n’en ai guère dépassé le seuil. J’en suis toujours à m’étonner d’avoir rejoint un Ailleurs qui ne cesse de m’échapper pour mieux me revenir à l’improviste, parfois, dans la chaleur d’un été, dans le grincement d’un parquet…
Je n’ai certes pas acquis la connaissance intime de la ville, cette familiarité amoureuse qui nourrit la verve baroque d’un Aloysius Bertrand, la truculence d’un Henri Vincenot, ou plus proche de nous l’enthousiasme encyclopédique d’un Jean-François Bazin, trois auteurs qui ont « sucé le lait » de la ville et en maîtrisent la complexe grammaire. Je ne suis pas dijonnaise et sans doute ne le serai-je jamais : sans considérer même la résistance de la ville à toute tentative d’assimilation — combien faut-il de générations pour faire un Dijonnais ? — j’ai trop de racines en d’autres terres. Cette ville me reste aussi radicalement autre que peut l’être une ville du centre de la Bourgogne à quelqu’un qui vient de ses frontières. Simplement l’Ailleurs m’est devenu quotidien et je ne cesse depuis quatre ans de m’en émerveiller.